Médecine : profession ou sacerdoce ?...
Article en réponse d’un article paru dans Libération, coup de gueule personnel d’une étudiante en médecine dans son rôle d’étudiante, et non de présidente de l’ANEMF
Médecine : profession ou sacerdoce ?...
(article en réponse d’un article paru dans Libération, coup de gueule personnel d’une étudiante en médecine dans son rôle d’étudiante, et non de présidente de l’ANEMF)
Le débat sur l’assurance maladie touche de plein fouet les médecins mais aussi les futurs médecins. Ne parlons donc plus seulement de débat sur l’Assurance maladie mais de débat sur le système de soins français, qui face à la canicule, au déficit abyssal de la sécu montre ses failles. L’accès aux soins de façon égalitaire de tout concitoyen est une nécessité, il apparaît comme essentiel aux yeux du futur médecin qui se sent déjà acteur de santé publique. Après ses 10 années d’étude, il est délicat de juger le médecin responsable des déboires de l’assurance maladie, ne retournons pas dans les travers des années 70 qui ont vu la mise en place du numerus clausus à l’entrée dans la filière médicale, et sa réduction à minima dans les années 90. De 1971 à 1992, le numerus clausus a diminué de 8571 à environ 3200 étudiants habilités à poursuivre leurs études médicales. L’étudiant qui a traversé ces épreuves sélectives découvrent alors que ce ne fût qu’une première étape, les épreuves nationales classantes en fin de sixième année lui donneront la possibilité de choisir parmi telle ou telle spécialité. Montrer le médecin comme un fruit du libéralisme est inepte, qu’y a-t-il de libéral dans le numerus clausus et les épreuves classantes nationales qui remplacent l’internat ?
Aujourd’hui, il est de bon ton de parler de l’inégalité de répartition des professionnels de santé sur le territoire français, mais ce débat ne peut être déconnecté du débat général de l’aménagement du territoire. Certains veulent voir disparaître les libertés qui restaient aux médecins : la liberté d’installation et la liberté de prescription. Certains réduisent ces inégalités aux inégalités inter-régionales, mais savent-ils que les inégalités s’expriment aussi à l’échelle d’un même canton ? La région Parisienne est stigmatisée, mais il faut évoquer que certains départements d’île de France sont dans des situations de déficits importants. Peut-on croire que raisonnablement une génération de 3500 médecins formés par an pourra compenser le départ à la retraite d’environ 10 000 médecins, finalement, la conjoncture fera que toutes les zones deviendront déficitaires, l’offre sera mathématiquement inférieure à la demande de soins. Le calcul est donc simple, les futurs médecins travailleront plus si nous voulons maintenir la permanence des soins et nous le voulons. Après plusieurs années de passage de la société aux 35 heures, le médecin continue à travailler environ 60 heures par semaine, et ce ne devrait pas diminuer dans les années à venir. Mais le contexte est différent, 65 % des futurs médecins sont des femmes qui ont d’autres aspirations que la pratique professionnelle, comment raisonnablement dans les zones rurales, toutes ces femmes pourront-elles gérer famille, et vie professionnelle, lorsque pour acheter le moindre magazine elles doivent faire plusieurs kilomètres. Pourquoi vouloir « déporter » ces femmes dans des zones dans lesquelles les services de l’état ne survivent même pas… Alors faut-il prendre le faible nombre d’hommes qui travaillent en moyenne 6 heures de plus par semaine que les femmes et les envoyer manu militari dans les zones déficitaires, sous prétexte qu’ils sont du sexe fort… Ils sont déjà de moins en moins nombreux à épouser la carrière médicale… Que faire des spécialités peu accessibles aux praticiens femmes car trop physiques ou mangeuses de temps, comme l’orthopédie ? Il n’y a pas que les campagnes qui sont désertées, certains stigmatisent le nombre de médecins spécialistes, mais que répondre aux chirurgiens viscéraux qui ne voient pas de successeurs arriver : « que leur spécialité disparaît…, qu’elle est devenue inutile… »
Certains annoncent que la proportion de médecins spécialistes a augmenté de 40 % en 30 ans, mais il ne faut pas parler de ce qu’on ne connaît pas, avant 1984, des médecins généralistes pouvaient devenir spécialistes, en passant des certificats d’études spécialisés, ainsi sans avoir été internes des hôpitaux, ces médecins exerçaient une spécialité. Il est d’ailleurs bon de rappeler qu’à partir des 14 et 15 Juin, le clivage entre spécialités et médecine générale disparaîtra, tout le monde deviendra spécialiste, car chacun deviendra internes des hôpitaux suite aux épreuves classantes, pourquoi faut-il que les esprits demeurent binaires, lorsque les choses ne le sont plus ? D’ailleurs qui sait mieux que quiconque quelle doit être la proportion de médecins généralistes…Aucun outil d’évaluation qualitative et quantitative n’existait avant la création des observatoires régionaux et l’observatoire national de la démographie médical voulus par le Pr Berland. Ces observatoires doivent encore faire la preuve de leur efficacité. Certes, on peut prendre des exemples de système de santé moins libéraux européens, que penser en regardant l’exemple du Royaume-Uni, qui a mis en place le principe de médecin référent, qui a mis en place des mesures coercitives à l’installation, lorsque les anglais viennent en France après des mois d’attente pour se faire poser une prothèse de hanche. On peut vanter les mérites des systèmes de soins portés plus aisément sur les soins primaires, mais les soins primaires ne s’axent pas non plus seulement sur la médecine générale.
La réforme du système de santé ne doit pas être un colloque singulier entre l’opinion et les médecins, la chute du numerus clausus a bien montré que le nombre de médecins ne générait pas une plus forte demande. La population française aujourd’hui est vieillissante, les personnes les plus âgées sont aussi les plus vulnérables. Le débat doit être ouvert, l’opinion sensibilisée aux difficultés d’exercice des professions médicales, certes aucun d’entre nous n’a peur de sa rémunération future, cette petite génération de médecins que nous serons sera assurée d’un avenir financièrement confortable, mais à quel prix… Nombreux sont les médecins qui doivent mettre fin à leur carrière pour des raisons de santé, nombreux sont ceux qui n’ont pas vu grandir leurs enfants… Aujourd’hui, la population ne sait pas utiliser de manière optimale le système de soins, combien de personnes préfèrent le médicament « grande marque » au médicament générique aux mêmes effets ? Certes, les médecins ne maîtrisent pas non plus suffisamment le système de soins.
Les étudiants en médecine ne se refusent pas au débat, mais sont surpris de l’engouement soudain d’autrui pour leur future profession, les mots de réforme de l’assurance maladie font-ils peur ?...Il serait simple de refuser en bloc tout progressisme du système de soins, mais le progressisme doit amener le progrès…Nous réfléchissons actuellement à de nombreuses pistes en matière de démographie médicale, mais nous voulons des pistes valorisantes. Qu’y a-t-il de plus sympathique pour le patient : un médecin heureux, ou un médecin désabusé par des systèmes qui lui annihilent toute liberté ? Quel est le médecin le plus heureux celui qui a choisi son mode d’exercice, ou celui qui vit sous la contrainte d’un système étatisé qui lui laisse que peu de liberté ? Il y a des étudiants attirés par l’exercice en milieu rural, c’est un mode d’exercice noble qui met en avant la polyvalence de la profession médicale. Plutôt que d’exporter un médecin au mode de vie urbain, ne faudrait-il pas valoriser celui qui a envie de s’investir en milieu rural ? La valorisation passe par des mesures incitatives, la tendance se porte sur les mesures incitatives à l’installation mise en place avec le concours des collectivités locales. Mais ne faut-il pas s’attacher à des mesures de plus grande ampleur comme « des mesures facilitant l’ancrage des médecins dans les zones déficitaires. » ? Le médecin qui fait le choix de rester plusieurs années dans une zone déficitaire doit lui aussi être valorisé, l’exercice en zone déficitaire est difficile mais aussi valorisant. Le jeune médecin ne veut plus épouser un mode d’exercice isolé, les maisons de garde (lieu unique pour assurer la permanence des soins à plusieurs médecins) sont des initiatives qu’il faut plébisciter.
L’étudiant ne se tourne pas facilement vers les univers qu’il ne connaît pas. La formation médicale initiale est cantonnée à la sphère des centres hospitaliers universitaires qui ne voient passer qu’un patient sur 1000. L’image que l’étudiant a de la médecine n’est que très réductrice. Avant de forcer l’étudiant à épouser des carrières qu’il n’a pu appréhender, il convient de développer les stages hors CHU et chez le praticien médecin généraliste. L’étudiant ne fonce pas tête baissée dans l’inconnu.
L’augmentation du numerus clausus doit continuer mais ne doit pas être ralentie faute de moyens. Si chacun a l’ambition de reconstruire un système de soins efficients, il faudra se donner les moyens de nos ambitions. Nous sommes ouverts à de nombreuses propositions quant à l’accès des étudiants aux spécialités, aux disparités régionales. Pourrions nous être plus entendus que les badauds de la réforme de l’assurance maladie, nous nous sentons plus audibles ? Les réformes doivent être centrées sur le patient mais ne doivent pas dévaloriser les professionnels de santé pour autant. Le recrutement de médecins étrangers, nous ne pourrons y couper mais il est important de réfléchir à une sélection, et à une formation efficace des ces professionnels dont la qualité de formation n’atteint que peu souvent la qualité de notre formation à la « française » entre hôpital et Université. La responsabilisation des futurs acteurs de santé est bien réelle, nous sommes de futurs acteurs de santé publique, nous sommes favorables aussi à une plus grande responsabilisation des patients. Les étudiants en médecine sont favorables à voir leurs pratiques évaluées pour plus de transparence vis-à-vis du public et de leurs patients potentiels, néanmoins, nous ne voulons pas déboucher sur une ébauche d’obligation de résultat. La médecine est une science inexacte, dont l’humanisme est la plus grande qualité…
Amandine Brunon
Présidente de l’ANEMF Etudiante en DCEM 2